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Le virus que donc je suis

{ hommage aux intermittents du vivant }

Les virus sont des orfèvres discrets et involontaires du monde vivant. Nuisibles dans une infime partie des cas, ils cisèlent les espèces, participent aux grands équilibres planétaires, et nous relient véritablement, littéralement, en passant des uns aux autres, et en tissant, au hasard de leurs allers et venues, un réseau de liens invisibles. À la manière des abeilles, les virus butinent le buisson du vivant et polinisent l’ensemble du simple fait des visites qu’ils rendent en permanence aux uns et aux autres. Les virus collectent sans le faire exprès tel morceau d’ADN chez telle espèce et abandonnent ce fragment chez telle autre, si bien que des espèces se retrouvent avec de nouveaux fragments d’ADN dont certains leur confèrent de nouveaux pouvoirs, des facultés inédites qui pourront parfois s’installer durablement et même engendrer de nouvelles espèces. C’est à eux que l’on doit le savoir-faire cellulaire du placenta et c’est par leur entremise dans les océans que près de la moitié du dioxygène que nous respirons est créé. C’est pour leur rendre hommage et décaler nos imaginaires que j’ai créé les masques virus. Dans un contexte où nous avons appris à nous protéger d’un virus en particulier en portant des masques, c’est au contraire à honorer les autres virus que ces masques-parures répondent. Par leur forme, ils permettent d’échapper aux représentations classiques des virus (car les formes sphériques parsemées de petits mamelons provoquent systématiquement la peur, par une association évidente au VIH). Il s’agit avec les masques virus, non pas de dire leur enveloppe “charnelle” mais de raconter leur action, sinon leurs pouvoirs, au sein du monde vivant.
La forme des masques virus empreinte aux cartes de navigation océaniennes, avec la réunion de fibres noires et blanches, qui figurent des brins d’ADN et d’ARN, ceux-là même que les virus glanent chez différentes espèces et dont ils deviennent les détenteurs. L’alternance du noir et blanc créé une illusion d’optique, un bruit visuel qui rend compte de ce trait qu’ont les virus à être invisibles, à brouiller les cartes, tout en occupant le moindre recoin du monde. Véritables intermittents du vivant, tantôt inertes, tantôt vivants, c’est aussi cette ambivalence qui est racontée ici, ce clignotement de la réalité dont ils participent et dont ils sont tout à la fois les grands absents. Car aucun arbre ou réseau phylogénétique, aussi complet soit-il ne leur offre de place alors même qu’ils prennent part au monde de manière grandiose : la vie est sculptée par l’action des virus.

Longtemps ennemis déclarés, les virus sont en fait dans leur immense majorité des alliés, et les masques virus fonctionnent comme des instruments d’optique pour changer de focale, faire la netteté et dépasser cette méprise séculaire. Ils permettent en outre de revêtir “l’esprit des virus” comme les chamanes se parent d’éléments facilitant l’entrée en communication avec une entité invisible. Ici, les masques offrent le pouvoir de se faufiler dans le monde vivant comme le virus se faufile dans ses moindres interstices.

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Le titre est un clin d’oeil au livre de Jacques Derrida, L’animal que donc je suis


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Expositions  |  Théâtre


Les masques virus ont été exposés

Les masques virus se préparent à faire leur entrée en scène, pour VIRAL, conférence-spectacle de Frédérique Aït-Touati et Bruno Latour (Tangram, Evreux, 30.04.2022)



Frédérique Aït-Touati portant un masque virus dans la Jardin des hélices (Palais de Tokyo, décembre 2021)







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Assitants : Léo Dumont-Deslaurier, Daniel Cadot, Marie Truffier