Draguer le chaos

{ la vie au prisme de l’ordre et du désordre }


    Dans Ce qui tient à un fil, j’ai imaginé une cosmogonie désoxyribonucléique basée sur la molécule d’ADN. De nouvelles figures mythologiques ont surgi au sein du jardin des hélices. L’une d’elles m’obsède et me laisse penser qu’elle en est le personnage central : le génie de la bobine. Il personnifie le miracle de la vie dans son combat pour maintenir l’ordre face au désordre qui règne en tout point de l’Univers. Car le cosmos obéit au doigt et à l'œil à l’entropie et ce désordre ne fait que croître depuis le Big Bang. À une exception près. Vous qui lisez ce texte, vous êtes d'irréductibles agencements moléculaires en lutte permanente face au second principe de la thermodynamique : vous désobéissez sans le savoir à la loi implacable du chaos. Les huîtres désobéissent, tout comme les  bactéries, les sauterelles, les salades et tout le reste des vivants. Tous sont issus d’une révolte impérieuse contre le désordre et tous perpétuent cette tradition de la désobéissance physiologique. Les vivants s'opposent au chaos en produisant de l’entropie négative, de la néguentropie, concept élaboré en 1944 (au sortir d’un autre chaos, celui de la seconde guerre mondiale) par le physicien Erwin Schrödinger dans son ouvrage Qu’est-ce que la vie ? Parmi les innombrables définitions de la vie, la sienne est imparable : la vie est ce qui produit de l’ordre à partir du désordre. Si la physique quantique nous enjoint à imaginer que le chat de Schrödinger peut-être à la fois mort et vivant tant qu’on n’ouvre pas la boîte, il est par contre indéniable que le chat vivant témoigne de la résistance de l’ordre face au désordre tandis que le chat mort atteste de la victoire du désordre sur l’ordre. J’introduirai donc à ce stade le génie de la bobine dans la boîte des physiciens où le chat demeure vivant et mort et nous verrons bien quel génie s’échappera de la boîte lorsque l’on s’y penchera. 

    Draguer le chaos est une tentative de charmer le désordre, de l’apprivoiser, de le dompter, en pratiquant des ré-agencements insolites qui rejouent les origines et produisent par éclat la sensation d'entrevoir la trame du grand récit dont nous sommes des personnages fugaces. À la fois musée imaginaire, cabinet de curiosité, table de travail et de dissection de la pensée, l’exposition invite à arpenter les arcanes du vivant par le prisme de l’ordre et du désordre qui articulent les états de la matière et le miracle de la vie.

    Plongés dans la pénombre et munis de lampes torches pour y voir plus clair, on pénètre dans une pièce jonchée de livres, d'œuvres miniatures et d’objets hétéroclites. On y devine un récit polyphonique composé de pièces à conviction piochées dans la bibliothèque universelle et dans le vestiaire personnel. Une voix scande les mystères du monde, nous guide d’hypothèses en démonstrations, empruntant tour à tour le chemin de la science et des mythes. Le lexique technique et poétique s’emploient à faire et défaire le sens, créant un effet de loupe et des contre-plongées musclées dans l’énigme de la vie. Rien ne dit que l’ordre y sera victorieux. Car il nous faut accepter la tension vitale de l’ordre et du désordre qui dialoguent à travers nous jusqu’au dernier souffle, où le désordre l’emporte.


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Bande sonore


texte et voix : Marie-Sarah Adenis
composition et mixage : Colin Johnco

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Exposition


Draguer le chaos a été exposé à la Galerie Jean Collet 
25 mai - 10 juillet 2022
exposition collective Cosmogonias
commissariat : Daniel Purroy, assisté de Mathilda Portoghese








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En collaboration avec
Thibaut Blanc  |  assistant projet
Colin Johnco  |  compositeur
Tristan zerolimit  |  chaudronnier

Daniel Purroy  |  commissaire d’exposition
Mathilda Portoghese   |   assistante commissariat